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A coeur ouvert : l'Écrivain négationniste et negrophobe Stephen Smith
BIOGRAPHIE
Journaliste français, spécialiste de l’Afrique.
Né dans le Connecticut (États-Unis), Stephen Smith a d'abord été correspondant en Afrique pour Reuters et RFI, il est devenu ensuite responsable du service « Afrique » à Libération. En 2000, Stephen Smith a pris la direction du département « Afrique » du journal Le Monde. Il est également chef adjoint du service « Étranger » du quotidien français.
Ses publications
Comment la France a perdu l'Afrique (Calmann-Levy, 2005), écrit avec Antoine Glaser
Atlas de l'Afrique (Autrement, 2005) : Un continent jeune, révolté, marginalisé
Le Fleuve Congo (Actes Sud, 2003), photographies de Patrick Robert
Négrologie (Calmann-Lévy, 2003) : pourquoi l'Afrique meurt
Bokassa Ier (Calmann-Lévy, 2000)
Oufkir, un destin marocain (Calmann-Lévy, 1999) : La biographie de celui qui mis en place la dictature d’Hassan II et qui fut un jour tenté de prendre directement en main le régime qu’il avait instauré. Deux tentatives vaines de coup d’État aboutirent à l’exécution du général Oufkir et à l’enfermement de sa famille pendant deux décennies.
Ces messieurs d’Afrique (Calmann-Lévy, 1994 et 1997) : Avec Antoine Glaser (2 tomes) : une dizaine de portraits : Martin Bouygues « le maçon », André Tarrallo « le pétrolier », Paul Barril « le gendarme », Jacques Vergès « l'avocat », Jeanny Lorgeoux « le député »… et bien sûr Jean-Christophe Mitterrand, devenu en 1981 le « véritable patron de la cellule africaine de l'Élysée ». Tous font leurs « affaires » grâce à leur carnet d’adresses et leurs relations avec les différents dictateurs. Un bilan impitoyable des relations franco-africaines sous le président Mitterrand.
La Diplomatie pyromane (Calmann-Lévy, 1996) : Entretiens avec Ahmedou Ould Abdallah.
L'Afrique sans Africains (Stock, 1994).
Le Piège somalien (Calmann-Lévy, 1994) : La guerre perdue de l'humanitaire.
La Guerre du cacao (Calmann-Lévy, 1990), écrit avec Jean-Louis Gombeaud et Corinne Moutout.
Comment la France a perdu l'Afrique, par Antoine Glaser, Stephen Smith. Calmann-Lévy 2005, 300 p., 18 euros
INTERVIEW : «Il faut aimer l'Afrique sans pitié» [L'Express]
propos recueillis par Vincent Hugeux
«Un bilan, pas un pamphlet.» Voilà comment, quarante ans après le cri d'alarme de René Dumont, Stephen Smith, journaliste au Monde, définit son essai décapant, Négrologie. Pourquoi l'Afrique meurt (Calmann-Lévy). De père américain et de mère allemande, ce vétéran du continent démontre combien la contrition de l'Occident, aussi vaine que la condescendance racialiste, fait écho à la propension des élites africaines à imputer à la tutelle coloniale tous les maux de leur terre
Qu'est-ce que la «négrologie»?
Deux choses. D'une part, la négritude, en clair la réaction d'une avant-garde d'étudiants africains établis dans les années 1930 en Occident aux préjugés dont ils étaient la cible. Une réaction aujourd'hui convertie en riposte de masse renvoyant à l'expéditeur un racisme qui colle à la peau pour s'attribuer des valeurs immuables, irréductibles à l'universel. C'est la crispation identitaire d'Africains qui se sentent relégués à la marge de la modernité. La négrologie, c'est d'autre part une série de mythes dérivés de faits historiques avérés - la traite esclavagiste et le colonialisme - selon lesquels tous les malheurs du continent plongent leurs racines dans ces tragédies: ainsi, les Africains seraient victimes, et jamais acteurs, de leur destin.
Redoutez-vous l'annexion de vos thèses par les égarés du racialisme?
Cette crainte existe. René Dumont lui-même l'a connue, qui confessait les tremblements de sa plume à l'heure d'écrire L'Afrique noire est mal partie. La couverture de l'Afrique au jour le jour s'en tient à un lexique recevable par le grand public, qui dépolitise et, de fait, travestit les réalités. C'est une écriture à double fond. J'ai voulu rompre avec cette duplicité de la bonne conscience.
En quoi le continent se «suicide»-t-il?
Partie avec d'énormes handicaps, laissée pour compte après des décennies de paternalisme et de tutelle, l'Afrique a subi au lendemain de la chute du mur de Berlin les effets de guerres dévastatrices, de l'effondrement de l'Etat et du naufrage des rêves qui la propulsaient vers l'avant par l'éducation ou l'essor matériel. Malgré les efforts consentis par leurs parents, seuls 27% des écoliers vont au bout du cycle élémentaire. Ce traumatisme fait de la jeune génération - plus de la moitié des Africains ont moins de 15 ans - une génération de desperados. Le présent, pour eux, n'a pas d'avenir.
L'avenir en a-t-il un?
Bien sûr, aux yeux de l'historien, l'Afrique est éternelle. Lui sait qu'elle comptera dans quarante ans 2,5 fois plus d'habitants que l'Europe; qu'à terme le continent s'en sortira, malgré le sida et les conflits armés; que de ce magma émergeront des Etats forts. Mais, moi, je vois des visages, des individus que je connais: tous vont moins bien qu'il y a dix ou quinze ans. Quand j'écris l'Afrique meurt, je pense: des Africains meurent. Voyez, sur le front du sida, le Sud-Africain Thabo Mbeki: voilà un jeune président très bien formé, respectable, mais enkysté dans l'idée d'une renaissance africaine nécessairement précédée d'une épreuve analogue à la grande peste du XIVe siècle en Europe. Il croit à l'existence d'un «sida africain» qui frapperait en particulier l'homme noir. Cette vision a coûté la vie à des dizaines, sinon des centaines, de milliers de malades, privés de traitements appropriés.
D'où vient le dogme de l' «afro-optimisme»?
Un de mes souvenirs les plus troublants d'étudiant étranger débarquant à Paris, c'est qu'à l'université mes condisciples noirs étaient notés de façon très indulgente. Le corps professoral estimait que ces enfants de notables formaient un précieux réseau d'influence. Ce type d'attitude, mélange de bienveillance et de calcul, constitue à mes yeux la pire forme du racisme. Si nous ne sortons pas de cette prison cutanée, comment ceux qui furent victimes de conduites racistes en sortiraient-ils? L'opinion réagit de façon anormale. Au cours des cinq années écoulées, la crise du Congo-Kinshasa a coûté la vie à plus de 3 millions de personnes. Où sont les intellectuels européens? Où sont les reportages? Pourquoi ce silence? Parce qu'on digère mieux les morts africains que les autres. Un seul émissaire étranger de haut niveau a assisté en 1995 aux cérémonies du premier anniversaire du génocide rwandais: la vice-Premier ministre ougandaise. L'ambassadeur de France avait pris congé. Peut-on imaginer cela en d'autres temps et sous d'autres cieux? Il paraît normal de mourir en masse en Afrique, puisque tout y est «primitif et sauvage». Ce continent n'a pourtant pas le monopole de la cruauté.
Que sont devenus ces «nouveaux chefs d'Etat» tant vantés à Washington?
L'Occident n'a jamais abandonné sa quête de l'homme fort. Qui est au roi nègre ce que la «bonne gouvernance» est à la corruption: une litote. Les Américains ont cherché des leaders providentiels endurcis par le maquis. Meles Zenawi en Ethiopie, Yoweri Museveni en Ouganda. Modèles voués à l'échec, puisque rien n'a été entrepris au niveau des institutions. A la clef, des individus isolés, en lévitation au-dessus de leur société. Tout autant que les dinosaures Omar Bongo (Gabon) ou Gnassingbé Eyadéma (Togo), mais plus féroces dans la répression.
La France a-t-elle alimenté la dérive «négrologique»?
La politique africaine de la France a été infiniment paternaliste. Pourquoi ses élites récusent-elles le constat de l'effondrement de l'Etat en Afrique? A gauche: parce qu'il conduirait à l'apologie d'une tutelle. A droite: parce qu'il discrédite quarante ans de coopération. Comment justifier quatre décennies d'assistance militaire au spectacle du naufrage de l'armée ivoirienne?
L'Afrique est-elle riche ou pauvre?
Elle est riche de son sous-sol et, en ce sens, bénie des dieux. L'Afrique est riche, mais les Africains sont pauvres. Sortons de ce discours qui veut que les fléaux naturels orchestrent la fatalité. Les carences en termes d'organisation, les blocages sociaux, les échecs de l'instruction, la faiblesse des rendements: tout cela fait l'essentiel du malheur du continent. Si l'on remplaçait les 15 millions d'Ivoiriens par autant de Belges ou d'Irlandais, nul doute que la Côte d'Ivoire «tournerait».
Le salut passe-t-il par l'éducation?
Tout passe d'abord par la vérité. Il faut un amour sans pitié pour l'Afrique. En France ou aux Etats-Unis, les Africains insérés dans un tissu social différent incarnent des figures de réussite. Alors que leur société d'origine opprime l'individu au nom d'un carcan collectif dévoyé, présenté comme authentiquement africain. L'exigence d'honnêteté ne peut souffrir d'exception culturelle.
L'ethnisme est-il la maladie infantile de l'Afrique?
Face à l'ethnie, l'Occident est partagé entre le fétichisme et la diabolisation. Tous les maux du continent seraient dus à son caractère tribal. A mes yeux, l'ethnie est le mensonge de l'Afrique, au même titre que la nation est celui de l'Europe. Comme les récits qui fondent notre idée nationale sont apocryphes, ceux qui définissent l'ethnie relèvent de l'imaginaire. Que dire de ces fadaises sur «le réveil des vieux démons»? A rebours, le tribalisme est l'expression la plus moderne qui soit de l'Afrique. Reste que, même fausse, une idée massivement admise devient une réalité. On meurt encore sur des barrages pour appartenir à la mauvaise tribu.
Comment expliquer l'essor des sectes évangéliques?
En Afrique noire, ce prosélytisme est bien plus puissant que son alter ego islamique. Voilà la preuve que l'homme africain déconcerté cherche une autre identité. Quand on entre en religion, on révolutionne sa vie. La nouvelle foi permet de s'affranchir de la règle communautaire initiale, au profit d'une promesse d'avenir meilleur. Et au risque du charlatanisme.
En quoi le meurtre à Abidjan du journaliste Jean Hélène est-il symptomatique?
Les Ivoiriens s'entretuent, mais accusent la terre entière: la France bien sûr, et parfois leurs voisins. Jamais ils ne portent de regard critique sur eux-mêmes, le concept d'ivoirité, l'exploitation des immigrés sahéliens dans les plantations, le paternalisme autoritaire du défunt Félix Houphouët-Boigny. C'est ce mythe de l'éternelle victime qui a tué Jean Hélène. Un policier croit être dans le sens de l'Histoire en l'abattant. Pour transférer ainsi toute la haine de soi sur l'autre, pour abdiquer toute maîtrise de son destin, il faut être parvenu à un haut degré d'aliénation.
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