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DOSSIER SUR L'ESCLAVAGE : LA CRITIQUE ENTRE LES AFRICAINS ET LES OCCIDENTAUX
TEXTES DU DOSSIER :
Doc1. IL Y A CENT CINQUANTE ANS, EN FRANCE, ÉTAIT ABOLI L’ESCLAVAGE
La dimension africaine de la traite des Noirs, par ELIKIA M’BOKOLO
Doc2. « Périssent les colonies », par MARCEL MANVILLE
Doc3. Esclavage La polémique, toujours..., par THIERRY PERRET
Doc4. Les faux semblants de l’esclavage et de son abolition, par THIERRY PERRET
Doc5. Le gouvernement Haïtienne demande des réparations à la France, par Paul Yange
« Périssent les colonies »
Par MARCEL MANVILLE, Avocat martiniquais, président du Cercle Frantz-Fanon.
Le Monde Diplomatique AVRIL 1998, Pages 16 et 17
L’ARTICLE Ier de l’édit du roi de mai 1664, qui fondait la Compagnie des Indes occidentales, affirmait : « Le but de l’établissement des colonies est la gloire de Dieu, en faisant connaître la vraie foi aux indigènes... » La première révolte des esclaves remontait à juillet 1655. Les marrons (1) avaient eu alors à leur tête Francisque Fabulet, lequel portait le nom de son maître, comme il était courant. Le dénommé Sechou, nègre d’Antoine de la Prairie, fut condamné à être pendu, écartelé, « les membres attachés aux avenues publiques », pour avoir été l’un des chefs des esclaves, avec l’intention de se sauver et de se joindre aux Indiens caraïbes - ceux qui avaient échappé à l’extermination.
Le code noir, adopté vingt ans plus tard, en 1685, eut pour but de combler le vide juridique qui existait depuis la première traite des nègres. OEuvre du ministre Colbert, il comprenait soixante articles, qui constituaient le premier statut juridique de l’esclave : obligation [pour les maîtres] de baptiser et d’instruire les esclaves dans la religion catholique ; interdiction de se marier sans autorisation du maître ; les enfants nés d’une esclave sont esclaves ; interdiction de porter des armes ou des gros bâtons ; interdiction de vendre de la canne à sucre, sous peine du fouet ; l’esclave ne peut rien posséder qui ne soit à son maître ; son témoignage en justice n’a pas de valeur ; l’esclave qui frappe son maître ou sa maîtresse sera puni de mort ; l’esclave marron aura les oreilles coupées, la première fois, et sera marqué de la fleur de lys. S’il récidive une autre fois, il aura le jarret coupé. A la troisième tentative, il sera puni de mort...A la périphérie de l’Histoire
CE statut, édicté après que la cour de Louis XIV eut été émue par des récits sur la dure condition des esclaves, ne changea rien de fondamental à la vie de ceux que l’on continuera ensuite à considérer comme des meubles. « Périssent les colonies plutôt que la flétrissure de nos principes », avait lancé le dirigeant révolutionnaire Maximilien Robespierre, pour emporter la première abolition, en 1794. L’esclavage fut pourtant rétabli en 1802 et maintenu jusqu’en 1848, sous la pression des colons, de l’argent... et de la bourgeoisie bonapartiste, impériale, puis monarchiste.
Dans le contexte d’une « seconde révolution française », à l’aube d’une autre révolution - industrielle ! -, le décret du 27 avril 1848, arraché par le député Victor Schoelcher, transforma enfin les nègres en hommes libres. Il fallait alors plus de deux mois pour que les nouvelles arrivent d’Europe en Amérique , et le gouverneur Rostoland avait dû faire face à une dernière révolte d’esclaves, à Saint- Pierre, le 22 mai 1848 - une journée chômée à la Martinique depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 (2).
Depuis bien longtemps, dans presque toutes les communes de la Martinique, de Guadeloupe et de Guyane, des rues portent le nom de Victor Schoelcher. Sans vouloir réduire l’apport de ce grand abolitionniste, qui estimait « que ce n’était pas de sa faute si chaque pas de la liberté est entaché de sang », on doit admettre que le devoir de reconnaissance ou de gratitude ne peut avoir le pas, pour les victimes et leurs descendants, sur celui de la mémoire...
Nous ne pourrons jamais accepter qu’on nous ait fait subir ce que Montesquieu décrivait ainsi : « Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux d’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres. Le sucre serait trop cher si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. (3) » L’Europe a passé une colossale éponge sur ce premier génocide qu’il convient - à l’heure des grandes repentances - de faire revenir haut et fort dans l’histoire de l’humanité.
« Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront à glorifier le chasseur », dit un vieux proverbe africain, souvent repris par l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano (4). Pour lui, ce qu’on a appelé la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb a été surtout un « ensevelissement de l’Amérique par l’Europe », avec l’élimination des Indiens et le recours à l’esclavage.
La sueur, les larmes, le sang de nos glorieux arrière-grands-pères arrachés à leur terre d’Afrique, à leur soleil et à leurs dieux, méritent d’être honorés à jamais. L’esclavage a constitué le premier crime contre l’humanité, avant les martyres des Arméniens, des juifs, des Cambodgiens et des Rwandais : une ponction humaine énorme, étalée sur plusieurs siècles. « Il y a crime contre l’humanité lorsqu’on tue quelqu’un sous le prétexte qu’il est né », avait expliqué l’académicien français André Frossard, témoignant au procès du tortionnaire nazi Klaus Barbie (5).
La déportation et la traite des trente millions de nègres soumis à l’esclavage pendant plus de trois cents ans aux Amériques doivent être reconnues comme le premier crime contre l’humanité. La France, l’Europe, la communauté internationale, doivent accepter d’en endosser la responsabilité pour qu’enfin, à l’aube du troisième millénaire, cette hémiplégie de la mémoire ne puisse se prolonger.
La repentance, qui est de saison actuellement, doit se prolonger en ce qui concerne la communauté noire et les Amérindiens, toujours victimes du mépris et de la discrimination. Mais il s’agit d’aller plus loin. Nous ne saurions, cinq siècles après Christophe Colomb, nous contenter d’une macération morose du passé, alors que nous avons une tâche immense à accomplir, nous par exemple Antillais, encore souvent considérés comme les « bâtards » de l’Europe et de l’Afrique.
L’esclavage a été aboli il y a cent cinquante ans, mais par-delà les frictions juridiques, les hommes encore colonisés - nous qui représentons le tiers-monde, ce monde resté à la périphérie de l’histoire, ce tiers exclu, qui doit se battre pour affirmer son droit au soleil - doivent toujours se poser les mêmes questions. Frantz Fanon, l’auteur martiniquais des Damnés de la terre, celui que les intellectuels du monde ont placé parmi les cinquante aiguillères de la pensée de ce siècle finissant, à côté d’Albert Camus, de Jean-Paul Sartre, de Paul Valéry, nous le rappelait dans son testament politique et moral : « Il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf pour que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. »
Frantz Fanon reste une source pérenne pour tous ceux qui, à travers le monde, ne veulent pas être comptables des désertions de l’espérance, de la servitude morale, de la résignation, du repli sur soi, pour tous ceux qui veulent affronter l’avenir et accéder à la souveraineté politique.
Il faut donner au peuple la parole de feu. Nous continuerons à marcher la nuit, le jour, à la recherche de l’homme, comme aimait à le dire Frantz Fanon, mon compagnon de lutte et d’espérance. Les Antilles et la Guyane, en dépit de la loi du 16 mars 1946 qui a érigé ces trois territoires coloniaux en départements d’Amérique, n’ont pas accédé à la majorité politique. Il ne s’agit pas, comme nous le faisons trop souvent, d’imputer à l’Etat français la seule responsabilité de cet anachronisme.
Le colonisateur n’est pas suicidaire. Il ne décrétera jamais que le colonisé a droit à l’indépendance nationale. Et il convient aussi de ne pas sous-estimer la trahison des clercs, qui ont déserté leurs responsabilités ainsi que celles de toute une partie de la classe politique, laquelle, depuis 1848, a choisi le confort digestif, plutôt que le camp - souvent risqué ! - de l’espérance.
La vision de Victor Schoelcher
PIS que l’infamie des chaînes est de ne même plus en sentir le poids. Restés à la périphérie de l’histoire, nos peuples doivent se mobiliser pour que ces territoires affirment leur droit à la souveraineté nationale. Nous ne pourrons balayer plus de trois siècles de colonisation. Mais l’expérience vécue nous a enseigné que l’assimilation, la décentralisation, ne sont que des solutions palliatives.
Ceux qui, chez nous, affirment urbi et orbi qu’il faut d’abord industrialiser, développer l’économie, se trompent. Le pouvoir colonial ne va pas se mettre à créer, aux Antilles-Guyane, les conditions pour que nos produits nationaux, fabriqués sur place, entrent dans une compétition sans merci avec ceux qui viennent de France. Aucune entreprise martiniquaise, en dépit des incitations publicitaires à « acheter local », ne pourra jamais rivaliser, par exemple, avec les cargaisons de tomates et primeurs bon marché déversées presque chaque nuit par le 747 cargo « Pélican »...
Pourtant, Victor Schoelcher lui-même avait eu cette vision, au siècle dernier : « En regardant les Petites Antilles, en regardant toutes ces îles si proches les unes des autres, on pense qu’un jour elles formeront une même nation. Elles auront une même flotte, un même drapeau. Cela ne se fera pas aujourd’hui, mais sans doute demain. »
Dans la Caraïbe, il y a eu, comme le disait naguère le député martiniquais Aimé Césaire à l’Assemblée nationale, des « épidémies d’indépendance ». Même si le grand poète n’en a pas tiré lui-même toutes les conséquences... Autre grand intellectuel, Frantz Fanon écrivait : « La décolonisation est véritablement la création d’hommes nouveaux. La chose colonisée devient homme dans le processus même par lequel elle se libère (6). »
MARCEL MANVILLE
Notes :
(1) Esclaves en fuite. Le terme « marron » vient de l’espagnol cimarrón (cochon domestique redevenu sauvage).
(2) Un des premiers gestes du président François Mitterrand, tout juste élu en juin 1981, fut de porter une fleur sur la tombe de Victor Schoelcher, au Panthéon, à Paris.
(3) Montesquieu, « Le droit de rendre les nègres esclaves », De l’Esprit des lois, livre XV, chapitre V.
(4) Eduardo Galeano, Les Veines ouvertes de l’Amérique latine, Plon, Paris, 1981.
(5) André Frossard, Le Crime contre l’humanité, Robert Laffont, Paris, 1987.
(6) Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Gallimard, Paris, 1991.
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